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AACCE
n°60 (paru en janvier 2007)
LETTRES
d’AILLEURS
D’Argentine et d’Uruguay
Gauchos
juifs, colonies juives, tango juif… l’histoire juive de l’Argentine et
dans une moindre mesure celle de l’Uruguay fut au cœur du voyage
organisé par le Cercle Wladimir Rabi de Strasbourg. Vous trouverez
ci-dessous quelques lignes destinées à vous donner envie soit d’y aller
(cf. 1 voyages
Valiske), soit de découvrir des
articles et des ouvrages littéraires ou documentaires (cf. 2 biblio) ou
de vous précipiter à un spectacle de tango ou à la soirée argentine et
uruguayenne que l’AACCE
organisera au
printemps prochain. A noter que ces trois possibilités ne sont pas
exclusives… Le tango et le tango yiddish chanté par
Lloica Czackis
lors de la
soirée vous donnera sûrement envie d’en savoir plus sur l’épopée juive
en Argentine et de vous envoler vers ce pays dont les habitants,
souvent immigrés, « descendent des bateaux »…
Un
Groupe juif venu de partout
Mené par
Ivan Bartolucci, un guide argentin agronome d’origine italienne vivant
en France avec une compagne « Sépharade », Paule Ferran, née en Algérie
et André Kosmicki, un juif polonais marié à Lloica Czackis, une
Argentine juive et formidable chanteuse de tango et de yiddish, le
groupe rassemblait des juifs français d’origine ashkénaze et sépharade
et même des non juifs très proches du judaïsme. Pour une quinzaine de
jours, se réalisait le rêve d’une rencontre de plusieurs associations
juives laïques. Il y avait là des représentants (non officiels) venus
des quatre coins de la France, de l’AACCE,
des Jeunes Juifs Laïques, du
Cercle
Bernard Lazare,
du
Cercle Gaston Crémieux,
de l’AJHL
de Montpellier, du Cercle Wladimir Rabi de Strasbourg et de l’Association
pour un judaïsme pluraliste
de Grenoble, du
Mouvement Juif Libéral français, des
Randonneurs Juifs
ainsi que des
électrons libres... A l’évidence, une grande diversité qui a
laissé en débat, la question du shabbat laïque, la primauté du Livre et
même les prochaines élections en France. Bref, dans ce groupe de toutes
tendances politiques confondues, on a fait la fête, dansé le tango et
chanté. Il y avait ceux qui croyaient en la Torah, ceux qui n’y
croyaient pas, ceux qui mangeaient cacher… Tous ont découvert avec
émotion la saga singulière et méconnue de l’immigration juive en
Argentine. Pour certains ce fut aussi la joie de retrouver des cousins,
une amie de la famille et même un ancêtre dans le cimetière juif de
Moisesville.
Mémoire
juive
Les
juifs n’ont eu le droit de vivre ouvertement en Argentine seulement à
l’adoption de sa constitution en 1853 car l’Inquisition espagnole qui
s’y appliquait également n’a été abolie qu’en 1813. Néanmoins, une
première vague d’immigration juive suivit la découverte de
l’Amérique par Christophe Colomb en 1492 avec de nombreux Marranes
portugais qui trouvèrent refuge dans les colonies américaines et furent
soumis à la tyrannie inquisitoriale. Un roman La Geste du Marrane évoque
l’histoire de Francisco da Silva, condamné à être brûlé vif, car revenu
à la foi juive.
Une
deuxième vague d’immigration
arriva à la fin du dix-neuvième siècle, le gouvernement argentin ayant
ouvert le pays aux européens, non par philanthropie mais pour peupler un
territoire immense et insuffisamment exploité. Il y avait deux
conditions, s’installer dans la Pampa pour y devenir agriculteur et
accepter l’espagnol comme langue officielle. C’est ainsi que 6 millions
d’Européens (Italiens, Espagnols, Suisses, Allemands de la Volga,
Gallois…) dont un nombre important de Juifs d’Europe Centrale y
immigrèrent en masse à partir de 1889. A cette date, l’Argentine
comptait déjà 1.572 résidents Juifs dont des sépharades venus dans les
années 1880, essentiellement du Maroc, de Syrie et de Turquie. Parlant
l’espagnol, grâce à leur connaissance du judéo-espagnol, ils furent
intégrés facilement et dispersés dans le pays comme commerçants. (cf.
l’ouvrage d’Hélène Gutkowski qui a publié en espagnol, l’histoire de la
communauté sépharade jusqu’en 1950).
L’histoire des juifs de l’Est est différente.
Un philanthrope juif, le Baron Maurice de Hirsch, avait souhaité
arracher les juifs de l’empire tsariste à leur triste sort et aux
pogroms qui débutèrent après l’assassinat d’Alexandre II en 1881. Il
donna la priorité à la colonisation de l’Argentine, qui pouvait être
mise en œuvre dans l’immédiat, plutôt qu’à celle - prônée par Théodor
Herzl - de la Palestine. (lire Le Moïse des Amériques - Vie et
œuvres du munificent baron de Hirsch). La Jewish Colonization
Association (JCA) fut ainsi créée en 1891 et a acheté de la terre en
Argentine, au Brésil, au Canada, aux Etats-Unis pour installer des Juifs
russes qui sont devenus fermiers et ouvriers agricoles. Ainsi, les
premières implantations que nous avons d’ailleurs visitées se nomment
Moisesville, Villa Clara, Villa Domínguez… Quelle émotion à découvrir
leurs cimetières, les synagogues, musées et théâtre à l’architecture
russe, les gares de chemins de fer où arrivaient les immigrants. Tout un
monde conservé avec les moyens du bord et sans aide. À la mort de Hirsch
en 1896, date de publication de L’État juif de Herzl, celle-ci possédait
dans la pampa 100.000 hectares, qui accueillirent un millier de
familles… Pour ces immigrés de l’empire tsariste, ce fut un tout nouveau
mode de vie auquel ils durent s’adapter. Ils durent apprendre à monter à
cheval et devinrent des gauchos juifs.
Il faut
lire à ce sujet, Les Gauchos juifs, considéré dès sa
parution comme un trésor de la littérature hispanique et salué par Jorge
Luis Borges. C’est une suite de 25 petites nouvelles qui retracent la
vie quotidienne des Juifs ukrainiens qui, pour échapper à la misère et
aux persécutions, quittèrent leurs villages enneigés d'Europe orientale
pour s'installer sur les étendues sauvages et rudes d'Argentine avec en
tête un projet qui aujourd'hui paraît fou : bâtir une nouvelle
Jérusalem. Alberto Gerchunoff dépeint le respect de la tradition et
l’adaptation à de nouvelles règles de vie, le folklore yiddish mêlé au
folklore
criollo, le labeur quotidien, la moisson, les saisons
qui passent, les émois amoureux, bref, la vie au jour le jour de ces
hommes qui, partis pour cultiver les champs et se rapprocher de Dieu,
furent à jamais transformés par les terres violentes et exigeantes du
Nouveau Monde.
Il faut
lire aussi
El silencio de Malka,
une bande dessinée qui reçut le prix de la meilleure bande dessinée
étrangère au festival d’Angoulême. Elle décrit l'arrivée et la tentative
d'installation comme colons agricoles, dans une pampa mythique dans
laquelle survivent des pratiques magiques ancestrales. Il faut lire
également le Ruffian moldave qui conte l’épopée de jeunes
filles juives d'Europe centrale enrôlées de force par des proxénètes
Juifs pour les bordels de la Pampa. Une organisation crapuleuse, Zwi
Migdal, instaura un trafic d’esclaves blanches et juives pour satisfaire
au mieux les demandes de la clientèle avec l’aval des forces de police
argentines largement corrompues.
La JCA
voulait installer 3.000 colons par an en Argentine mais l’ignorance du
pays et le mauvais choix des administrateurs, ont fait échouer cet
objectif. La mort prématurée du Baron de Hirsch en 1896 et la
bureaucratie ont toutes deux empêché le programme d’atteindre les buts
fixés par son fondateur. Pendant les 80 ans de l’existence de la JCA,
environ 35.000 individus seulement se sont installés sur cette terre. La
plupart abandonnèrent bientôt le programme. L’existence même du
programme lui-même a déterminé les destinations de nombreux juifs
polonais et russes qui grâce à de la JCA, connaissaient l’existence de
l’Argentine et y ont immigré par leurs propres moyens ainsi que dans les
autres pays d’Amérique latine. Certains avaient des parents là-bas et
savaient qu’on pouvait y vivre librement et gagner sa vie. C’est ainsi
que se sont formées les communautés juives du Brésil, de l’Uruguay et
d’autres pays d’Amérique latine. L’Argentine était une des destinations
principales des juifs Ashkénazes de Russie et de Pologne, mais aussi des
Sépharades de Syrie, Turquie, et des îles de Rhodes. Il est arrivé un
plus petit nombre de juifs marocains à partir de 1956. Ce sont les
derniers immigrants juifs en Argentine.
A son
apogée, pendant les années 1950, entre 400.000 et 500.000 habitants
d’origine juive vivaient en Argentine. A cette époque, c’était l’une des
plus importantes populations juives du monde et la deuxième plus grande
de l’hémisphère ouest. Pendant la Shoah, le gouvernement argentin
interdit l’entrée des Juifs. Malgré cette interdiction beaucoup de juifs
arrivent à gagner Buenos Aires. Après 1945, le président Perón accueille
des réfugiés nazis et de nombreux collaborateurs fascistes provenant de
divers pays européens. Puis, dans les années 1970, ce fut une dictature
militaire qui prit le pouvoir et de nombreux jeunes Juifs furent arrêtés
pas seulement en raison de leur appartenance à des mouvements de gauche
mais tout simplement parce qu’ils étaient juifs. Parmi les 15.000
personnes disparues au cours de ces années, on comptait 1.800 Juifs ;
sur les 240 bébés enlevés à leurs parents emprisonnés, 21 étaient juifs.
Par la suite, la communauté a subi l’effet traumatique de deux attentats
terroristes : l’un contre l’ambassade d’Israël, le 17 mars 1992 (29
morts, dont 5 diplomates israéliens) et l’autre le 18 juillet 1994
contre le Centre communautaire de l’AMIA, (86 morts, Juifs pour la
plupart). L’enquête sur les attentats est depuis des années dans
l’impasse, bien que des informations concordantes désignent une filière
iranienne.
Argentine 2006
Entre l’alya
et l’assimilation, entre les dictatures et les crises économiques, la
vie juive y continue même si l’Argentine n’est plus le grand centre de
diffusion de la culture yiddish qu’elle était dans les années 1920-1950.
Le monde yiddish, progressiste et laïque est encore présent mais avec
une audience et des moyens limités ce qui ne semble moins le cas du
monde sépharade. La communauté juive d’Argentine se caractérisait
autrefois par un degré élevé d’organisation.et les mouvements de
jeunesse entretenaient une activité soutenue. Au début du 20ème
siècle, la vie culturelle de la communauté juive argentine est
étroitement liée au développement des partis et groupuscules politiques
juifs révolutionnaires. Les immigrants juifs apportent leurs activités
culturelles, leur théâtre, leur presse et l’esprit mutualiste. Mais ces
vingt dernières années ont été une période de déclin des institutions
juives avec une crise financière et de pouvoir, certains responsables
communautaires accusés de compromission avec le pouvoir politique.
Il
semble y avoir aujourd’hui chez les juifs argentins une plus grande
conscience de leur identité. Aujourd’hui, la communauté juive
d’Argentine est la plus grande des communautés d’Amérique latine et la
cinquième communauté diasporique (300.000 selon les dernières
estimations). La plupart des Juifs argentins vivent dans la capitale,
Buenos Aires et dans sa banlieue : en dehors de Buenos Aires, il reste
une minorité de juifs dans les colonies, les principales communautés
sont celles de Córdoba, Rosario, Tucumán et La Plata et dans une moindre
mesure, Santa Fe, Mendoza, Mar del Plata, Corrientes...
Pont de
la mémoire
Bien
sûr, il y avait le tango, la découverte des colonies et de Buenos Aires
et de sa vis foisonnante, la gentillesse des argentins… Mais comment ne
pas au moins évoquer ces Mères et Grand Mères de la Place de Mai, ces
disparus « ces héros sans tombes, ce silence assassin » comme l’écrit
une artiste plasticienne que nous avons rencontrée, Viviana Ponieman,
ces immenses bidonvilles, ces enfants chiffonniers. Comment ne pas
parler de l’antisémitisme renaissant. Déjà, lors de la création des
colonies, l’immigration juive agricole est présentée comme un danger. La
récente crise économique et sociale voie des rumeurs attribuant les
malheurs du pays à une conspiration et le conflit du Moyen Orient
s’exporte là aussi. Les Juifs, inquiets, sont de plus en plus nombreux à
faire leur Alya ou s’expatrient en Espagne, aux Etats-Unis... Et
pourtant, ils s’estiment avant tout Argentins.
Monique
Kreps
1) Valiske : Voyages autour du monde juif, Cercle
W. Rabi (www.valiske.com)
2) Biblio : Diasporiques, Jacques Burko, déc. 2006 ; Le silence de
Malka, Rubén Pellejero et Jorge Zentner, Casterman, 1996 ; Les
gauchos juifs, Alberto Gerchunoff, Editions Stock, 2006 ; Le
ruffian moldave, Edgardo Cozarinsky, Actes Sud, 2002 ; Le Moïse
des Amériques - Vie et œuvres du munificent baron de Hirsch,
Dominique Frischer, 2003.
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